Entre le bourreau et la victime : Hans Heinrich – Rosa – Edith
Introduction :
Les destins des individus s’entremêlent parfois d’une manière unique et il est pratiquement impossible de comprendre la vie d’un homme sans comprendre l’environnement qui l’a façonné. C’est pourquoi nous nous référons si volontiers aux informations du passé qui constituent en quelque sorte la toile de fond sur laquelle nous observons notre personnage principal. Bien sûr, une telle approche de la réalité soulève de nombreuses questions auxquelles il n’est pas toujours possible de trouver une réponse adéquate. Dans la vie du Saint-Père Jean-Paul II, de manière assez inattendue pour beaucoup, nous découvrons le rôle considérable joué par deux saints personnages, dont il mentionne les noms dans son livre Franchir le seuil de l’espérance. Il s’agit de saint Maximilien Maria Kolbe et de sainte Edith Stein, qui ont péri tous deux dans le camp de concentration d’Auschwitz.
Les parcours de vie de saint Maximilien et du commandant du camp Rudolf Höss ont déjà été étudiés de manière très approfondie. Il ne nous appartient pas de rechercher les raisons qui ont conduit ces deux hommes, issus de milieux catholiques, enfants de chœur dans leur enfance, à suivre des chemins si divergents, se retrouvant à l’âge adulte de part et d’autre de la « barricade » que constituent pour nous les relations avec les autres, notre approche de la vie, notre rapport à Dieu.
La vie de sainte Edith Stein est généralement assez bien connue grâce à sa propre biographie[1]. Il en va de même pour ses sentiments et ses réflexions philosophiques. Cependant, la connaissance de la réalité de Lublinitz, où s’est sans doute forgée l’attitude face à la vie, sinon d’Edith elle-même, du moins de sa sœur Rosa, nous amène à nous interroger sur le cours qu’ont pu prendre les vies de ces deux enfants issus du même milieu.
Les réflexions qui suivent sont un recueil de pensées qui trouvent leur origine dans un étrange concours de circonstances. Elles nous offrent l’occasion de retracer le parcours de Rosa Stein, native de Lublinitz, sœur aînée de Sainte Edith qu’elle accompagna jusqu’à la chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau, et celui de Hans Heinrich Lammers, également originaire de Lublinitz, l’homme responsable de la justification juridique de la soi-disant « Solution finale » de la question juive dans l’Allemagne nazie.
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En 1844, Augusta Weigert a fait construire une maison (au numéro 9) sur deux parcelles contiguës, à l’emplacement actuel de la rue Adama Mickiewicza à Lublinitz. Cette maison existe toujours. Au départ, le rez-de-chaussée abritait un petit restaurant et une boulangerie. Plus tard, pendant plusieurs décennies, il a abrité un bureau de poste, transféré ensuite dans un bâtiment nouvellement construit, à l’angle des rues Oświęcimska et Mickiewicza. Aujourd’hui, le rez-de-chaussée de l’ancienne maison de Mme Weigert abrite un magasin, tandis que l’étage est occupé par des appartements locatifs.
À la fin des années 1870, un homme s’installa ici avec sa famille. Il s’appelait Lammers, mais pour de nombreux habitants de Lublinitz, il était et resta le fils d’Owczarek. M. Lammers était une personnalité importante à Lublinitz, puisqu’il était vétérinaire pour tout le district. Un heureux événement survint dans la famille de M. Lammers : le 25 mai 1879, un fils naquit, qui fut prénommé Hans Heinrich – Jean Henry. Peu de temps après, la famille d’un certain M. Stein, commerçant juif et gendre de M. Salomon Courant, très respecté à Lublinitz, s’installa dans la même maison. La propriété de M. Stein jouxtait celle de Mme Weigert, mais les fenêtres de sa maison nouvellement construite donnaient sur la place du marché. Une grande joie régna dans cette famille : le 13 décembre 1883, une fille naquit, à qui l’on donna le nom de Rosa – Rose. Et tout cela n’aurait rien d’étonnant si n’était le destin ultérieur de ces enfants. Il est difficile aujourd’hui de déterminer si le petit Hans jouait avec la petite Rosa. Peu après, les Lammers quittèrent leur maison de la Rosenbergerstrasse ; les Stein déménagèrent également, emmenant leurs nombreux enfants dans une petite maison appelée Villa nova, située un peu à l’écart, dans un petit verger près de la vieille église en bois, Sainte-Anne.
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Les années passaient vite. Hans Heinrich Lammers allait bientôt étudier dans la grande ville universitaire de Breslau, où la famille de Siegfried Stein avait également déménagé. C’est là, le 12 octobre 1891, que naquit sa plus jeune fille, Edith, enfant chérie et choyée par tous ses frères et sœurs aînés. Le lien qui unissait les deux sœurs, Rosa, âgée de huit ans, et la petite Edith, devait être très fort car il a survécu à tous les aléas, le long des années. Rosa s’occupait de la petite Edith, remplaçant sans doute son père décédé peu après sa naissance et sa mère Augusta, qui, contrainte de subvenir seule aux besoins de ses sept enfants, avait repris l’entreprise de commerce de bois de son mari. Lorsque la petite Edith commença sa scolarité, Hans Heinrich Lammers faisait ses premiers pas en tant qu’étudiant en droit à l’université de Breslau. Le jeune Hans Heinrich se rendait-il aussi souvent que les sœurs Stein dans leur ville natale de Lublinitz pendant les vacances ? Ou peut-être fasciné par la grandeur et la beauté de Breslau, avait-il complètement oublié cette petite ville endormie. Et là encore, la question se pose : le jeune Lammers rencontrait-il Rosa Stein, un peu plus jeune que lui, dans les rues de Breslau ? L’a-t-il rencontrée, s’en souvenait-il ? Les Stein habitaient au 38 Michaelisstrasse (aujourd’hui rue Nowowiejska), Edith a fréquenté pendant 10 ans Viktoriaschule située dans le palais Schaffgotsch, qui existe encore aujourd’hui. Rosa l’accompagnait certainement souvent à l’école, profitant sans doute à plusieurs reprises de l’occasion pour contempler le courant sombre de l’Oder depuis le pont des Quatre Évangélistes ou le pont Impérial, passant devant le magnifique bâtiment baroque de l’université. Dans cette ville aux multiples cultures et confessions, les différences issues de leur Lublinitz natal étaient-elles moins perceptibles pour le jeune Lammers que pour la jeune Stein ? Nous ne le savons pas et ne le saurons probablement jamais. Chacun peut se sentir chez soi n’importe où, rencontrer quelqu’un de semblable à lui dans sa manière de chercher et de penser. Peut-être, mais pas nécessairement ! Laissons donc les conjectures de côté.
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Hans Heinrich Lammers fut rapidement muté à l’université de Heidelberg et Rosa Stein vécut pendant de nombreuses années à Breslau. Heinrich commença sa carrière juridique en tant que juge au tribunal régional de Bytom en 1912. Quant à Rosa, elle resta auprès de sa mère, l’aidant à tenir le foyer familial. En raison de son caractère et de sa voix forte, elle était surnommée « Lionne ». La petite Edyith, elle, est devenue une jeune fille douée et déterminée, ayant commencé sa grande aventure dans le monde des sciences, d’abord à l’université de Breslau, puis à Göttingen et à Fribourg.
La Première Guerre mondiale éclata. Nous ne savons pas ce que Hans Heinrich fit de particulier, mais nous savons qu’après la guerre, il ne reprit pas son travail dans la magistrature à Bytom – il devint fonctionnaire au ministère de l’Intérieur du Reich. Alors qu’il gravissait les échelons de la carrière administrative, Rosa restait une modeste vieille fille issue d’une bonne famille juive. Pendant ce temps, Edith subissait une étrange métamorphose. Elle passa par une période d’athéisme, puis par une fascination pour Dieu. Après les horreurs de la Première Guerre mondiale et son expérience d’infirmière dans un hôpital militaire, elle revint transformée et plus concentrée, à la recherche de la vérité avec un grand V. En janvier 1922, elle se fit baptiser dans l’Église catholique et souhaita entrer au couvent, abandonner son travail scientifique et se consacrer entièrement à celui qu’elle avait choisi : le Christ. Elle dut cependant attendre encore dix ans avant de réaliser ses rêves. Tout comme Hans Heinrich Lammers qui, à cette époque, attendait dans le silence des couloirs ministériels ce qu’il considérait être une grande chance.
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En 1932, Hans Heinrich avait déjà 53 ans ; lors des élections présidentielles d’avril, c’est certes le vieux maréchal Paul von Hindenburg qui l’emporta, mais Adolf Hitler, 43 ans, « héros » du putsch manqué de Munich des nationaux-socialistes, en décembre 1923, obtint près de 37 % des voix.
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Après avoir acquis une grande expérience pédagogique en tant qu’enseignante à Spire, Edith Stein, âgée de 41 ans, participante bien connue aux congrès et conférences de Cologne, Fribourg, Bâle, Vienne, Salzbourg, Prague et Paris, devint professeure à l’Institut supérieur allemand de pédagogie scientifique de Münster. Rosa Stein, âgée de près de 50 ans, restait toujours aux côtés de sa mère Augusta, vieillissante et bouleversée par la conversion de sa fille bien-aimée Edith au catholicisme. Hans Heinrich Lammers avait apparemment noué des liens assez étroits avec le milieu national-socialiste et Adolf Hitler lui-même, car sur la photo présentant le nouveau cabinet du chancelier national-socialiste du Reich, prise le 30 janvier 1933, on le voit en uniforme aux côtés de personnalités telles que Goebbels, Goering ou Schacht. Il devint secrétaire d’État avec le rang de chef de la chancellerie du Reich et resta à ce poste jusqu’à la fin du Reich millénaire, en mai 1945 ! Cela fait réfléchir. Il convient en effet de rappeler que le nazisme était un mouvement de jeunes, comme l’écrit Joachim Fest, auteur de la biographie d’un autre haut responsable nazi, Albert Speer, architecte alors âgé de 30 ans, cultivé, subtil et bien élevé. Hans Heinrich, originaire du petit village de Lublinitz, issu d’une famille de vétérinaires du district, diplômé en droit des universités de Breslau et de Heidelberg, juge de Bytom, fonctionnaire du ministère du Reich, avait-il vraiment sa place parmi ces personnes promues « au cou large et au derrière encore plus large » (J. Fest) qui avaient accédé au pouvoir ? La plupart d’entre elles devaient leur poste à des intrigues incessantes, mais lui… ? Il devait parfaitement s’intégrer dans le costume bureaucratique taillé à la mode nazie, puisqu’après seulement quatre ans, tout en conservant son rang de chef de la chancellerie du Reich, il devint ministre sans portefeuille en 1937, et en 1939, après le début des hostilités, fut nommé conseiller à la défense le 30 novembre.
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Entre-temps, Edith Stein, juive rebelle, fut privée de la possibilité de travailler à l’Institut pédagogique et, le 25 février 1933, donna sa dernière conférence. Plus rien ne pouvait l’empêcher de réaliser ses rêves d’antan. Elle entra dans l’ordre des Carmélites à Cologne et prit le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix, vivant humblement comme toutes les sœurs qui ne connaissaient ni sa renommée ni ses talents, et la jugeaient uniquement sur la base des difficultés qu’elle rencontrait dans divers travaux manuels. Rosa Stein continua à s’occuper de sa mère Augusta dans la maison de Breslau. Augusta mourut le 14 septembre 1936 à l’âge de 87 ans. Désormais, plus rien ne retenait Rosa à Breslau. Elle rejoignit sa soeur bien-aimée, Edith, à Cologne pour se faire baptiser puis devint plus tard tourière et sacristine au Carmel d’Echt, aux Pays-Bas, non loin de l’Allemagne. C’est là, dans ce Carmel, que l’hostilité croissante envers les Juifs en Allemagne et l’intensification des tendances racistes avaient poussé le couvent de Cologne à transférer Edith.
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Pendant ce temps, Hans Heinrich Lammers, originaire de Lublinitz, avait été sollicité par un Juif de Lublinitz, M. Zweig, qui lui avait demandé de l’aider à quitter le IIIe Reich. Il obtint cette aide pour lui-même et sa famille. Ils purent partir tranquillement pour la Grande-Bretagne après avoir obtenu les passeports nécessaires.
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Mais la Seconde Guerre mondiale éclata, déclenchée par la haine de certains, haine nourrie par les absurdes théories raciales, développées et défendues par des pseudo-scientifiques de toutes sortes et de toutes origines. Hans Heinrich dut à nouveau semer le trouble, puisqu’en 1940, il devint SS-Obergruppenführer et qu’à cette époque, il n’avait certainement pas l’intention d’aider qui que ce soit à quitter l’Allemagne, et encore moins les Juifs, même ceux de Lublinitz. C’est probablement à cette époque, incertain des conséquences des intrigues auxquelles il participait constamment pour conserver son poste d’avocat, qu’il s’engagea dans la « solution de la question juive ». Avec tout le zèle et la méthodologie d’un avocat, il se mit à élaborer les actes juridiques de la solution finale de la question juive, qui conduisirent notamment, le 9 août 1942, sa voisine de Lublinitz, Rosa Stein, et sa sœur érudite, Edith, à la chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau.
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Nous pourrions ainsi conclure cette histoire de Hans, Rosa et Edith, mais l’histoire s’est poursuivie. Au cours de l’hiver 1941, une plaque commémorative fut apposée sur le bâtiment de Lublinitz où était né Hans Heinrich Lammers. En 1945, il n’en restait plus aucune trace et aujourd’hui, peu d’habitants de Lubliniec s’en souviennent. Le « héros » de cette histoire a été arrêté et traduit devant un tribunal international. Dans le cadre des procès dits « dérivés » du procès de Nuremberg, outre les principaux criminels nazis, ceux qui se cachaient dans les recoins des nombreux ministères de la machine national-socialiste du génocide ont également été traduits en justice. En novembre 1947, le « Wilhelm-Strafen-Prozess » a commencé. Outre Hans Heinrich Lammers, les coaccusés étaient : l’ancien secrétaire d’État et ambassadeur au Vatican Ernst von Weizsäcker, l’ancien ministre des Finances Lutz Schwerin von Krosigk, l’ancien ministre de l’Alimentation Richard Darre et l’ancien chef de la presse Otto Dietrich. Lammers a été accusé, entre autres, d’avoir formulé les dispositions relatives à la solution finale. Il a été condamné à 20 ans de prison lors du procès de Nuremberg, mais sa peine a été réduite à 10 ans ; il l’a finalement purgée jusqu’au 16 décembre 1951 à la forteresse de Landsberg. Il est décédé à l’âge de 83 ans, le 4 janvier 1962, à Düsseldorf. Avant sa mort, il a certainement appris l’existence du procès de béatification de sœur Thérèse Bénédicte de la Croix (Edith Stein), qui se déroulait depuis la fin des années 1950, et il a sans doute également pris conscience du fait que Rosa Stein, avec Edith, avait subi un martyre « pour notre peuple », le peuple juif.
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Aujourd’hui, à Lubliniec, la plaque commémorative n’est pas accrochée sur la maison située au 9, rue Mickiewicza, mais sur celle située au 2, rue Edith Stein. Elle est dédiée à la mémoire de la grande sainte du XXe siècle, patronne de l’Europe, Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein).
Conclusion :
Nous ne pourrons trancher bon nombre des questions soulevées au cours de cette conférence. Il ne reste que des « suppositions » et une réflexion triste, mais porteuse d’une lueur d’espoir : ce que nous devenons dépend de nombreux facteurs externes, mais surtout de nous-mêmes, de notre volonté constante de rechercher la vérité et l’amour.
« Nous ne pouvons empêcher les personnes que nous côtoyons quotidiennement de nous juger. Même si aucun mot n’est prononcé, nous sentons ce que chacun pense de nous, nous essayons de nous adapter à notre environnement, et si nous n’y parvenons pas, notre vie commune devient un supplice », dit sainte Edith[2].
C’est peut-être pour cela que beaucoup, voulant éviter la souffrance, choisissent la voie du rejet des valeurs transcendantes et se concentrent sur « l’ici et maintenant ». Pour nous, chrétiens, il n’y a cependant pas d’autre voie.
« Les mystères du christianisme forment un tout indissociable. Lorsque nous nous plongeons dans l’un d’eux, nous nous plongeons dans tous les autres. C’est ainsi que mène le chemin de Bethléem, sans s’arrêter au Golgotha, de la crèche à la Croix. (…) Le chemin du Fils de Dieu, qui s’est fait homme, passait par la croix et la souffrance pour atteindre la gloire de la résurrection. Parvenir à la gloire de la résurrection à travers la souffrance et la mort d’un fils humain, tel est le chemin pour chacun de nous, pour toute l’humanité »[3].
Comprendre cela aide à trouver le sens de la vie humaine, à s’opposer au mal, à façonner la conscience sur la base du bien, de l’amour et de la justice.
[1] E. Stein, Vie d’une famille juive, Éditions du Cerf, Paris, 2001
[2] E. Stein, [Le mystère de Noël. L’existence humaine et l’humanité] ; dans ce livre, nous publions ce texte dans la traduction de M. Burek à la page 123. Texte français traduit par M. Kromp-Zaleska.
[3] Ibid., p. 124-125.
Frappe la pierre et la sagesse jaillira, Ordre séculier des Carmes déchaux,
Cracovie 2002









